A tous les petits-enfants et arrière petits-enfants de notre mère.

Ces dernières années, ces dernières semaines plus encore Mado usée par la vie nous a montré ce visage émacié par le manque d’appétit, les clavicules saillantes, la difficulté croissante à tenir sa maison. Je me souviens d’autres images.

Pour beaucoup d’entre vous Mado était la dernière personne de votre ascendance à avoir connu la seconde guerre mondiale. Sa disparition marque le moment où une réalité lointaine mais sensible devient de l’Histoire. Peut-être cette époque difficile a-t-elle été pour quelque chose dans sa difficulté à s’autoriser à sourire.

Tous les voyages à Meaux des derniers jours ne pouvaient manquer de faire remonter d’anciennes mémoires. De mes souvenirs de ma ville quelques uns des plus anciens s’enracinent juste à côté de l’hôpital. Rue Saint Faron habitait la famille de ma mère. Je me souviens d’un jour, assis sur le porte-bagage avant du vélo de la grand-mère Marthe j’ai mis le pied dans les rayons. Nous nous sommes cassé la figure à la sortie du pont de chemin de fer. J’ai tendrement aimé cette grand-mère qui avançait pourtant dans la vie sans faire de prisonnier, sans égard pour les dégâts affectifs qui la suivaient. Il a fallu des décennies et des décennies et la mort de la grand-mère pour que Mado se libère, puisse s’épancher et plus librement exprimer des sentiments.

A Leudon-en-Brie la première moitié de Juillet transformait l’école en théâtre, les pupitres des écoliers bien rangés sous le préau. Deux semaines pendant lesquelles Mado sortait de la cuisine et du rôle d’épouse du maître d’école. Transformée en costumière, régiseure, experte en costumes de papier crépon, en infirmière de petits bobos à l’occasion elle permettait que se prépare sans faille la représentation du 14 Juillet qui précédait la distribution des prix. Qu’aurions-nous fait sans elle?

En 1958 nous quittons Leudon. La famille commence une nouvelle vie. J’entre en sixième et dans l’adolescence. La tuberculose choisit ce moment pour m’envoyer respirer l’air des montagnes du Jura un an et demi. Pour mon retour elle est venue me chercher. Je me souviens précisément du chocolat qu’elle m’a payé quand nous attendions le train pour Paris à la gare de Culoz, ou de Bellegarde je ne sais plus. La première fois que le petit campagnard que j’étais consommait ainsi dans un café. La télévision, très rare dans les lieux publics à cette époque, diffusait le lancement du paquebot France. Je me souviens du 11 Mai 1960.

Bien plus tard autour de l’année 1975 la radio annonce le matin une descente de police au local d’un obscur groupuscule gauchiste. Mes parents connaissaient mon activité mais nous n’en parlions guère et surtout pas avec ma mère que je n’imaginais pas susceptible de repérer le nom de mon organisation dans le vacarme des informations. Elle m’a donc bien étonné et même touché ce jour-là quand elle a appelé pour s’inquiéter de mes nouvelles.

Ce ne sont que quelques instantanés. Chacune et chacun d’entre vous a sans doute vécu de ces instants quand la discrète baissait le masque pour montrer son meilleur visage.